Résilience

La résilience est un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique de manière à ne pas, ou plus, vivre dans le malheur et à se reconstruire d’une façon socialement acceptable. Wikipédia

Mr Sadio, Mali République de Guinée, 2018

Monsieur Sadio est libraire et tient le bureau de tourisme du village de Mali située au Nord de la Guinée Conakry. Il n’a pas le statut officiel d’agent touristique mais il a décidé de comptabiliser chacun des touristes qui se rendent dans son petit village depuis plusieurs années. C’est pourquoi, lorsqu’un individu étranger arrive à Mali dans le but de visiter la zone, il est invité à se manifester auprès de lui, dans sa modeste librairie. De cette manière, il est en mesure de rédiger un registre du flux touristique et d’établir des statistiques. C’est dans ce cadre que je l’ai rencontré. Il était assez fier de me montrer son cahier avec les chiffres et surtout les causes des baisses drastiques de touristes de ces dernières années. Les années Ebola ont été fatales.

La République de Guinée n’est pas un pays touristique, il n’est pas aisé de se rendre d’un point à un autre, encore moins dans le Nord, tant les routes sont dégradées et dangereuses.  Toutefois, Mr Sadio croit au potentiel touristique de sa région, grâce au rocher nommé « La Dame de Mali ». A flanc de falaise, sur les hauteurs de Mali, la silhouette de La Dame de Mali est comme sculptée dans la pierre. Elle est rayonnante au lever et au coucher du soleil et veille silencieusement et gracieusement sur la vallée.  Après plusieurs heures fatigantes de route, on se retrouve face à ce paysage enchanteur ; une belle rencontre.  Et pourtant, c’est le regard désabusé de Mr Sadio qui reste imprimé dans mon esprit.

Ce guinéen n’a d’apparence rien de diffèrent des autres hommes de son âge du village. Comme beaucoup de polygames, il a eu plusieurs femmes et beaucoup d’enfants, sans jamais se poser de questions ; la religion dit que chaque enfant est un cadeau de dieu. Dieu étant présent à toutes les étapes de la vie, il sera là aussi bien pour les moments de bonheur que pendant les périodes difficiles. Mr Sadio est père d’une « famille élargie » comme il l’appelle.  C’est davantage une fatalité qu’un choix de vie assumé. On fait des enfants car on n’a rien de mieux à faire, disait-il.

Au village, il y a peu de cultures vivrières, les activités de divertissement manquent et l’accessibilité vers les autres villages et villes est difficile. C’est lorsque Mr Sadio s’est aperçu qu’il n’arriverait pas à payer les frais de scolarité de tous ses enfants, de les nourrir correctement et de les habiller décemment qu’il a commencé à douter ; douter de son rôle et de la puissance nourricière et protectrice de Dieu.

Le choc a été terrible quand il s’est rendu pour la première fois à Dakar dans les années 90. C’est les larmes dans les yeux qu’il m’avoue s’être senti le plus imbécile du monde quand il a vu des immeubles pourvus d’ascenseurs qui flirtaient avec le ciel. Des ascenseurs ; il n’en avait même jamais entendu parler. « Je ne savais pas que ce genre de machine pouvaient exister ! ».  Mr Sadio ne se sentait plus de ce monde, perdu entre deux espaces temps, celui de son village et celui complètement inconnu de la modernité. C’est après ce voyage que les choses ont commencé à se bousculer dans sa tête, il était temps d’agir, pour lui, pour sa famille et pour le village. Il lui fallait réfléchir sur la vie. La vie évolue autour de lui, les hommes sont de plus en plus capables de grandes choses, alors pourquoi devrait-il rester dans une réalité qui lui faisait défaut. Jamais, il n’a voulu s’opposer à Dieu, il veut, au contraire, mieux Le comprendre pour être un Homme de son temps et être capable de vivre avec son époque. Des questions purement existentielles l’ont tourmenté pendant des années, mais penser la vie sans y intégrer le rôle divin de l’acte reproducteur de Dieu est difficile quand on n’est pas outillé.  Pendant des années il tente de s’entourer comme il peut, d’amener d’autres hommes sur le même chemin de la réflexion. C’est ensemble qu’ils décident de créer un comité d’hommes et des groupes de paroles pour la promotion de la famille « non élargie ». Selon Mr Sadio et ses comparses, la famille élargie, ce concept qui englobe la polygamie, est un fléau dans leur village et dans toute la société guinéenne et est responsable de la pauvreté qu’ils héritent de générations en générations.

Lors de mon passage à Mali, j’ai été logé dans une case qui faisait face à la Dame, chez Mr Sadio.  Après le coucher du soleil et juste avant le repas du soir, je l’ai entendu débriefer sur sa prochaine réunion avec un collègue du comité. C’est suite à cet appel qu’il eut envie de m’expliquer ce qu’il animait aujourd’hui, quel était son rôle dans la vie, en dehors de vendre des livres et des manuels scolaires. Il prend son rôle très à cœur surtout depuis qu’un de ses fils est parti en mer, sans crier gare, avec toutes les économies de la famille pour atteindre l’Europe à seulement 14 ans. L’évasion de son fils pour un avenir meilleur, fantasmé depuis des années, est un aveu de faiblesse de Mr Sadio, comme étant son plus grand échec en tant que père de famille.  Il a failli dans son rôle et tente de se racheter coûte que coûte pour réparer ses tords. C’est avec beaucoup d’émotions qu’il m’apprend que, malgré le trajet mortifère qu’est la ruée vers le vieux contient, son fils est aujourd’hui en France et il va bien, Inch’allah.

Fenêtre d’une chambre d’Hôtel à Dalaba, République de Guinée, 2018

Cuisinière sur un chantier (assourdissant), Canchungo, Guinée Bissau,2018
Les trois sœurs, Bubaque, Guinée Bissau, 2018

Un thermos/vase, Labe, Rep. de Guinée, 2018
%d blogueurs aiment cette page :