R é s i l i e n c e

La résilience est un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique de manière à ne pas, ou plus, vivre dans le malheur et à se reconstruire d’une façon socialement acceptable*.

Mr Sadio, Mali République de Guinée, 2018

Monsieur Sadio est libraire et s’est également auto proclamé agent de tourisme. Il vit et travaille à Mali, situé au nord de la Guinée Conakry.

La République de Guinée n’est pas un pays touristique, il n’est pas aisé de se rendre d’un point à un autre, encore moins dans le Nord, tant les routes sont dégradées et dangereuses. Toutefois, Mr Sadio croit au potentiel touristique de sa région, grâce au rocher nommé « La Dame de Mali ». A flanc de falaise, sur les hauteurs de Mali, la silhouette de La Dame de Mali est comme sculptée dans la pierre. Elle est rayonnante du lever au coucher du soleil et veille silencieusement et gracieusement sur la vallée.  Après plusieurs heures fatigantes de route, on se retrouve face à ce paysage enchanteur ; une belle rencontre.  
Non loin de La dame, séparée par une prairie, sur une colline se trouve plusieurs cases construites par Mr Sadio. Il avait décidé quelques années auparavant d’investir dans ces petites cases tantôt en béton tantôt en terre cuite, pour accueillir les visiteurs. Malheureusement, entre temps il y a eu le virus Ebola qui a éloigné le peu de touristes susceptibles de venir jusque là.

Ce guinéen n’a d’apparence rien de diffèrent des autres hommes de son âge du village. Comme beaucoup de polygames, il eut plusieurs femmes et beaucoup d’enfants, sans jamais se poser de questions ; la religion bénie chaque enfant comme un cadeau de Dieu. Mr Sadio est père d’une « famille élargie » comme il l’appelle.  C’est davantage une fatalité qu’un choix de vie assumé. On fait des enfants car on n’a rien de mieux à faire, et puis Dieu nous aidera en cas de difficultés, dit-il en présentant les mains au ciel.

Au village, il y a peu de cultures vivrières, les activités de divertissement manquent et l’accessibilité vers les autres villages et villes est difficile. C’est lorsque Mr Sadio s’est aperçu qu’il n’arriverait pas à payer les frais de scolarité de tous ses enfants, de les nourrir correctement et de les habiller décemment qu’il a commencé à douter ; douter de son rôle et de la puissance nourricière et protectrice de Dieu.

Le choc a été terrible quand il s’est rendu pour la première fois à Dakar dans les années 90. Ce sont les larmes dans les yeux qu’il m’avoue s’être senti le plus imbécile du monde quand il a vu des immeubles pourvus d’ascenseurs qui flirtaient avec le ciel. Des ascenseurs ; « Je ne savais pas que ce genre de machine pouvaient exister ! ».  Mr Sadio ne se sentait plus de ce monde, perdu entre deux espaces temps, celui de son village et celui complètement inconnu de la modernité. C’est après ce voyage que les choses ont commencé à se bousculer dans sa tête, il était temps d’agir, pour lui, pour sa famille et pour le village. Il lui fallait réfléchir sur la vie. La vie évolue autour de lui, les hommes sont de plus en plus capables de grandes choses, alors pourquoi devrait-il rester dans une réalité qui lui faisait défaut. Jamais, il n’a voulu s’opposer à Dieu, il veut, au contraire, mieux Le comprendre pour être un Homme de son temps et être capable de vivre avec son époque. Des questions purement existentielles l’ont tourmenté pendant des années, mais penser la vie sans y intégrer le divin est difficile quand on n’est pas outillé.  Pendant des années il tente de s’entourer comme il peut, d’amener d’autres hommes sur le même chemin de la réflexion. C’est ensemble qu’ils décident de créer un comité d’hommes et des groupes de paroles pour la promotion de la famille « non élargie ». Selon Mr Sadio et ses comparses, la famille élargie, ce concept qui englobe la polygamie, est un fléau dans leur village et dans toute la société guinéenne et est responsable de la pauvreté qu’ils héritent de générations en générations.

Lors de mon passage à Mali, j’ai été logé dans une des cases qui faisaient face à la Dame, chez Mr Sadio.  Après le coucher du soleil et juste avant le repas du soir, je l’ai entendu débriefer sur sa prochaine réunion avec un collègue du comité. C’est suite à cet appel qu’il eut envie de m’expliquer ce qu’il animait aujourd’hui, quel était son rôle dans la vie, en dehors de vendre des livres et des manuels scolaires. Il prend son rôle très à cœur surtout depuis qu’un de ses fils est parti en mer, sans crier gare, avec toutes les économies de la famille pour atteindre l’Europe à seulement 14 ans. L’évasion de son fils pour un avenir meilleur, fantasmé depuis des années, est un aveu de faiblesse de Mr Sadio, comme étant son plus grand échec en tant que père de famille.  Il a failli dans son rôle et tente de se racheter coûte que coûte pour réparer ses tords. C’est avec beaucoup d’émotions qu’il m’apprend que, malgré le trajet mortifère qu’est la ruée vers le  »vieux » contient, son fils est aujourd’hui en France et il va bien, Inch’allah.

Fenêtre d’une chambre d’Hôtel à Dalaba, République de Guinée, 2018

Cuisinière sur un chantier (assourdissant), Canchungo, Guinée Bissau,2018
Les trois sœurs, Bubaque, Guinée Bissau, 2018

Un thermos/vase, Labe, Rep. de Guinée, 2018

*source définition Wikipédia

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